Interview de Nanni Moretti à propos du Caïman
Voici une interview de Nanni Moretti sur son nouveau film très controversé en Italie, puisque sur Berlusconi et sorti en pleine campagne législative, en lice au festival de Cannes: le Caïman.
Pourquoi avoir pris ce biais fictif ?
Nanni Moretti : Je voulais présenter des personnages auxquels je pouvais m'attacher. Avec Berlusconi, c'était difficile..
Vous refusiez de faire un film purement politique et polémique ?
Je ne voulais pas qu'il soit uniquement politique. Si j'avais voulu faire un pamphlet, je l'aurais écrit, pas filmé. Ceux qui font des pamphlets veulent convaincre. Moi, je voulais raconter une histoire !
Peut-on voir dans votre producteur une critique du cinéma italien ?
Non. J'ai voulu montrer une sorte d'artisan du cinéma. Il n'est pas représentatif des producteurs de séries Z. Ceux-là ont plus de rancoeur. Alors que lui aime tout le cinéma. J'ai de la tendresse pour lui. Et pour la première fois où je ne suis pas mon interprète principal, j'étais content d'avoir choisi Silvio Orlando.
On peut y voir aussi un monde très féministe où l'homme est veule ou rejeté ?
Disons plutôt que mes trois figures féminines font des choix. Celle du ministère public qui instruit l'affaire, la réalisatrice qui veut filmer et l'épouse du producteur qui décide de partir. Les femmes sont toujours plus concrètes que les hommes.
Pourquoi avoir donné quatre visages différents à Berlusconi ? Celui d'un acteur qui lui ressemble, celui de Michele Placido qui doit l'interpréter, le vôtre à la fin et le sien dans des bandes d'actualité. Cela peut semer la confusion
Ils correspondent chacun à des moments différents de la réalisation. Pour illustrer le scénario, avec un acteur milanais qui lui ressemble ; quand Bonomo imagine son interprète avec Placido, assez éloigné du modèle. Puis quand le film échoue. Quand Teresa dit : « action ! », son film et le mien se rejoignent et j'interprète moi-même le Caïman.
Vous reprenez la main pour être l'avocat du diable ?
Quand c'est Berlusconi qui parle réellement, on le connaît tellement que ses discours n'impressionnent plus. Pour que les mots reprennent leur poids et leur signification, j'ai voulu qu'ils soient prononcés par quelqu'un de très éloigné de lui. Le cinéma doit surprendre. Il doit dénoncer une réalité qu'on ne peut croire plus que montrer une réalité qu'on est habitué à voir.
Vous passez aussi rapidement sur les « affaires » peu connues en France.
Si j'étais entré dans le détail, je tombais dans la biographie. Mais je fais allusion au mystère de sa fortune et j'explique l'histoire des passeurs d'argent. Le personnage du fisc qui découvre les malversations et finit par devenir le collaborateur de Berlusconi est authentique. C'est toute sa stratégie. Il veut séduire et acheter tout le monde. Quand il n'y parvient pas, il insulte !
Il y a bien une critique en creux de l'Italie ?
Je voudrais aller au-delà d'une des phrases du film. Quand on dit : « de toute façon Berlusconi a gagné. Il nous a changé la tête ». C'est un peu réducteur. Le phénomène culturel (si l'on peut dire) des années 80 avec les chaînes de télévision et celui politique des années 90 a trouvé un terrain idéal.
Pourquoi ?
Parce que l'Italie n'a pas de sens civique, pas le sens de l'Etat. Un pays où être le plus intelligent, c'est être le plus malin, où payer ses impôts est un acte insupportable. Un pays où beaucoup d'individus ont du mal à se considérer comme des citoyens !
Vous en voulez plus à l'Italie d'avoir fait exister Berlusconi qu'à lui-même ?
Aux deux ! Tout est né des trois chaînes de TV qu'on lui a octroyées en 1980. On a créé une loi après pour ratifier cette exaction.
Sorti quinze jours avant les élections, Le Caïman a-t-il pu avoir une influence sur le scrutin ?
Non. On prévoyait une victoire plus nette de la gauche. Le peu de différence prouve l'influence des télévisions de Berlusconi.
Alors, Berlusconi a gagné malgré tout ?
En ce qui concerne ses intérêts, sans aucun doute. C'est l'Italie qui a perdu ! J'espère voir naître une droite normale qui ait un patrimoine de valeurs à partager avec la gauche.
Vous parlez beaucoup de la droite, vous un homme de gauche !
Peut-être parce que je préfère ne rien dire de la gauche. C'est de la diplomatie !
source : Le Figaro