Bilan des années Berlusconi
Silvio Berlusconi est fier de son bilan de cinq ans de gouvernement. Au moment de demander un nouveau mandat aux Italiens, il a passé le plus clair de sa campagne électorale à déverser des tombereaux de statistiques flatteuses sur les plateaux de télévision et dans les meetings. Pourtant, beaucoup de ses compatriotes, y compris parmi ses électeurs, ont été déçus. Ils l'ont fait savoir à chacune des élections intermédiaires depuis 2001 - jusqu'aux européennes de 2005, largement remportées par la gauche.
"Nous avons tenu toutes nos promesses, mais les gens ne s'en sont pas aperçus", a plaidé le président du conseil à la mi-février. Il lui est aujourd'hui difficile d'admettre un échec - même partiel -, car il avait juré de ne pas se représenter s'il n'arrivait pas à réaliser au moins quatre des cinq grands engagements de son "contrat avec les Italiens". Signé en 2001 devant les caméras de télévision, ce simili "acte notarié" mais vrai coup médiatique apparaît désormais comme la métaphore du "berlusconisme" au pouvoir : une gouvernance velléitaire faite d'annonces très peu suivies d'effets.
Il promettait moins d'Etat, moins d'impôts, plus d'emplois, plus de revenus pour les retraités et une politique de grands travaux apte à relancer le pays. En cinq ans, la modernisation de l'Etat n'a pas fait de progrès, pas plus que la libéralisation de l'économie, annoncée avec des accents reaganiens. Pour des raisons électorales, l'impôt a certes baissé d'un demi-point en fin de législature, mais la réforme de la fiscalité n'a pas vu le jour. Quant au minimum retraite, il a bien été porté à plus de 500 euros, comme promis, mais l'application de la réforme du système de prévoyance a été différée à 2008.
Si l'équipe sortante peut se targuer d'avoir créé un million d'emplois, ils sont dus, aux deux tiers, à la régularisation massive de travailleurs immigrés clandestins. Enfin, la politique de grands travaux est restée en plan, après s'être heurtée à des difficultés budgétaires.
Même le principal titre de gloire du gouvernement Berlusconi est un trompe-l'oeil. Premier Italien à pouvoir gouverner pendant une législature entière, alors que la moyenne de vie des cabinets était de onze mois depuis la seconde guerre mondiale, "il Cavaliere" a connu une fausse stabilité. Au fil des mois, il a dû remplacer treize ministres démissionnaires. Il a même été contraint de former un nouveau cabinet au printemps 2005, après une crise interne plus violente que les précédentes.
L'absence de convergence de vues entre les partenaires gouvernementaux (Forza Italia, l'Alliance nationale et la Ligue du Nord) a lourdement pénalisé l'action de l'exécutif. En dépit d'une majorité confortable au Parlement, il a souvent fallu recourir aux votes de confiance pour dénouer les contradictions et les crises qui ont éclaté au sein même de la coalition. Enfin, 18 textes ont été votés dans l'urgence lors des... treize derniers jours de la législature !
Le gouvernement a surtout fait preuve d'efficacité dans l'élaboration de lois... favorisant Silvio Berlusconi et ses proches. Après son accession au pouvoir, son premier acte a été de supprimer les impôts sur les successions, le deuxième de dépénaliser les faux en bilan.
Puis est venue l'amnistie sur l'évasion illégale de capitaux à l'étranger ; enfin une série de lois visant à immuniser ou protéger l'entrepreneur et ses collaborateurs lorsque les magistrats s'intéressaient de trop près à des épisodes de corruption auxquels était mêlée la Fininvest, holding de la famille Berlusconi. La dernière loi en date, qui a eu l'avantage de mettre M. Berlusconi à l'abri d'un appel du parquet dans une affaire de corruption, est l'oeuvre de Gaetano Pecorella, député de Forza Italia, président de la commission justice de la Chambre et... avocat personnel du "Cavaliere" !
La majorité de Silvio Berlusconi a aussi montré beaucoup de pugnacité pour faire aboutir une loi réformant le paysage audiovisuel en Italie. Ce texte, voté fin 2004 après un premier rejet du président de la République, était censé favoriser le pluralisme dans les médias. De fait, il a d'abord renforcé le poids de Mediaset, le groupe de télévision privée de Berlusconi.
Célèbre politologue, Giovanni Sartori parle, à propos du mode de gouvernance du premier ministre, d'un "régime personnalisé où tout a convergé pour soigner les intérêts d'une seule personne ; où chaque loi est allée dans le même sens : sauver Berlusconi de la justice, aider et consolider son empire télévisuel". Il dénonce "un conflit d'intérêts inacceptable dans une démocratie digne de ce nom".
Surtout, la grave crise économique que connaît le pays constitue l'échec majeur d'un homme qui se présentait auréolé de ses spectaculaires succès de chef d'entreprise. Il se voulait "le PDG de l'Italie". Quatre ans plus tard, les plus amers des Italiens sont les patrons, qui n'ont vu arriver aucune des réformes libérales promises, hormis la loi Biagi sur la flexibilité du travail, votée en 2003. Aujourd'hui, tous les indicateurs économiques relèguent la Péninsule dans le wagon de queue des pays industrialisés en matière de productivité et de compétitivité.
En 2005, l'Italie a connu une croissance zéro, et le Fonds monétaire international vient de revoir à la baisse ses prévisions de reprise pour le pays en 2006. Non seulement l'administration Berlusconi n'est pas parvenue à assainir les finances publiques, mais le déficit et la dette sont repartis à la hausse depuis deux ans.
Furieux des critiques des industriels dénonçant "l'absence de choix stratégiques forts", le chef du gouvernement les a vertement invités à "l'optimisme", une matière première qui ne manquait pas en 2001. Même après les attentats du 11-Septembre, lui et son ministre des finances, Giulio Tremonti, persistaient à miser sur une croissance annuelle de 3 %. Le gouverneur de la Banque d'Italie, Antonio Fazio, partageait cette euphorie, prédisant "un nouveau miracle économique". En fait, la hausse moyenne du PIB a été de 0,7 %, la plus faible de l'Europe des Vingt-Cinq.
Mais le président du conseil, dans toutes ses interventions, persiste à nier la gravité d'une crise dont il rejette la responsabilité, se défaussant sur l'héritage légué par la gauche - "un désastre dans tous les domaines" -, sur la conjoncture internationale et l'euro. Dans sa campagne, la monnaie unique et les lourdeurs de l'Union européenne ont été la cible préférée de M. Berlusconi et de son meilleur allié, la très anti-européenne Ligue du Nord.
La politique européenne a été ambiguë et distante, entraînant dès 2002 le départ du gouvernement de Renato Ruggiero, très europhile ministre des affaires étrangères. Du semestre au cours duquel Rome a assuré la présidence de l'Union, on retient une période commencée par un dérapage verbal envers un député allemand, traité de "kapo", et achevée par l'échec de l'accord sur le projet de traité constitutionnel.
Sur le terrain diplomatique, l'Italie se trouve aujourd'hui isolée sur la scène européenne, en particulier pour avoir choisi l'axe atlantiste Aznar-Blair avant la guerre en Irak. Au point que l'Espagne, au grand dam des Italiens, a acquis à Bruxelles plus de poids qu'elle. Le journaliste-écrivain Giorgio Bocca regrette cette perte d'influence, stigmatisant "les graves dommages que le "Cavaliere" a causés à notre pays en le détachant presque de la communauté européenne et en en faisant le pays des mandolines et des pizzas".
Pourtant, en dépit d'un bilan très négatif, "l'entrepreneur prêté à la politique", ainsi que M. Berlusconi se définit, n'a pas grillé ses chances de réélection. Il conserve un électorat fidèle qui ne s'intéresse pas à la politique et, même, s'en méfie. Ses "gaffes" verbales, qui participent d'une rhétorique de l'anti-politique, amusent ou indiffèrent son public, tandis qu'elles consternent l'autre moitié des Italiens, honteuse d'être représentée par celui qu'elle désigne parfois par le terme de "buffone".
Selon l'historien américain Alexander Stille, auteur d'une biographie (Citizen Berlusconi), les chaînes de Mediaset, en développant une culture individualiste, "desserre la mainmise que les idéologies collectives basées sur la solidarité avaient sur la population". Le berlusconisme se serait ainsi insinué durablement dans la société. "M. Berlusconi a entrepris une opération d'endormissement des Italiens pour leur vendre ses idées", résume Giovanni Sartori.
Et cela aurait amplement marché : c'est l'une des thèses du film de Nanni Moretti - Le Caïman - sorti à quelques jours du scrutin. L'entrepreneur-politicien "a changé nos esprits", concède un personnage. Le constat réjouit Giuliano Ferrara, un éditorialiste vedette qui fut le porte-parole du premier gouvernement Berlusconi, en 1994 : "Quel que soit le résultat des élections, Berlusconi a gagné", jubile-t-il.
source : Le Monde