Décès de la journaliste Oriana Fallaci
La journaliste et romancière italienne Oriana Fallaci est morte à l'âge de 77 ans des suites d'une longue maladie, dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 septembre, dans un hôpital de Florence, en Italie. Oriana Fallaci, qui partageait son temps entre Florence, sa ville natale, et New York, avait été hospitalisée dans la plus grande discrétion à Florence il y a quelques jours, selon l'agence de presse italienne ANSA.
Résistante au régime fasciste durant la seconde guerre mondiale, elle avait ensuite fait preuve du même courage en devenant, très jeune, correspondante de guerre. Envoyée spéciale dans le monde entier, Oriana Fallaci a collaboré aux grands titres de la presse étrangère aux Etats-Unis, en France ou en Allemagne. Elle a rencontré et interviewé tous les grands de la planète, notamment Yasser Arafat, Golda Meir, l'ayatollah Khomeini, Indira Gandhi ou Deng Xiaoping. L'ancien secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger a un jour écrit que l'interview qu'il lui avait accordée fut "la conversation la plus catastrophique que j'aie jamais eue avec un journaliste" : elle l'avait poussé dans ses retranchements, jusqu'à ce qu'il convienne que la guerre au Vietnam était "inutile".
Celle par qui le scandale frappe l'Italie
Célèbre pour ses questions insolentes aux puissants, Oriana Falacci avait cessé ses collaborations aux grands titres de la planète depuis une dizaine d'années. Les attentats du 11 septembre l'ont surprise, en pleine retraite, à New York. "La" Fallaci, comme on la nomme en Italie, en connaît long sur les révolutions islamiques passées. Elle avait en effet été l'une des rares femmes à interviewer Khomeiny en 1979. L'entretien s'était alors presque terminé dans la bagarre : interrogeant son interlocuteur sur le sort des femmes, elle avait joint le geste à la parole sacrilège en ôtant son tchador. Le 11 septembre donc, la septuagénaire vit en témoin direct le drame qui frappe l'Amérique. Peu après, fin septembre, le directeur du quotidien italien Il Corriere della Sera sollicite Oriana Fallaci, lui demandant un article sur l'événement. Elle accepte, mais à condition que son papier soit publié intégralement, et sans aucune correction. Marché conclu.
La publication de ce texte, qui porte le titre du livre à venir, déclenche aussitôt un scandale. Le ministre de la culture Giuliano Urbani défend énergiquement "la grande Fallaci", alors que d'autres intellectuels la dénoncent, tels Dacia Maraini et Tiziano Terzani, qui lui-même sort un livre contraire. La gauche se déchaîne contre les thèses "racistes" de la journaliste. Silvio Berlusconi vient lui-même de susciter une autre polémique en déclarant en substance que la civilisation de l'Occident est supérieure à celle de l'islam.
En grand secret, les éditions Rizzoli préparent la sortie d'un livre pour la veille de Noël : auteur, Oriana Fallaci, titre La Rage et l'orgueil. Dès sa sortie, l'ouvrage grimpe en tête des ventes, toutes catégories confondues, atteignant très vite le million d'exemplaires vendus. Le 12 avril, l'hebdomadaire Panorama (qui appartient à Silvio Berlusconi) relance la polémique en publiant un violent pamphlet d'Oriana Fallaci à propos de l'antisémitisme.
L'église mise en cause
Chaque paragraphe commence par : "Je trouve honteux". L'auteur s'en prend à la gauche et à l'Eglise pour leur attitude face au conflit israélo-palestinien. La journaliste dénonce "la présence d'individus déguisés en kamikazes dans la manifestation propalestinienne organisée à Rome" quelques jours auparavant, et pêle-mêle, les actes antisémites commis en France, etc.
Inexorable, elle poursuit : "Je trouve honteux que l'Eglise catholique ait permis à un évêque logé au Vatican de participer à une manifestation à Rome au cours de laquelle il a dans un mégaphone remercié au nom de Dieu les kamikazes qui ont massacré des juifs", faisant référence à l'évêque syrien Hilarion Capucci, chargé de l'assistance pastorale des Grecs catholiques d'Europe. Les réactions ne se font pas attendre. Le quotidien du Vatican, L'Osservatore romano proteste.
Pour le représentant de l'OLP à Rome, Nemer Hammad, "c'est une honte que Panorama publie un article comme celui d'Oriana Fallaci", pour le leader des Verts, Alfonso Pecorato Scanio, "ses mots n'aident pas au dialogue et ne réduisent pas le danger de l'antisémitisme", alors que selon Franco Giordano, chef du groupe des députés de Refondation communiste, "ces paroles sont honteuses, parce qu'elles alimentent la haine entre les religions". En revanche, le président de l'Union des communautés hébraïques en Italie, Amos Luzzato, réagit favorablement à la parution de l'article, tout comme le ministre de la défense, Antonio Martino.
Profitant de la tension, Rizzoli réédite l'ouvrage en y ajoutant l'intégrale du nouveau pamphlet, ainsi qu'un CD où l'auteur dit elle-même son texte. Dernier épisode, qui n'est pas le moins significatif : l'Observatoire européen sur le racisme, de Bruxelles, le 23 mai, dans un rapport sur les tendances anti-islamiques dans l'UE après le 11 septembre, déplore "le ton violent et insultant" de l'article publié fin septembre par Oriana Fallaci, et "son contenu explicitement anti-musulman, anti-arabe et anti-immigré". Ainsi, Fallaci se retrouve-t-elle au banc des accusés aux côtés d'Umberto Bossi, le leader de la Ligue du Nord.