La baronne Cordopatri défie la mafia depuis quinze ans

Publié le par Charlotte

«Je suis une morte-vivante. Si j'avais eu de la chance, je serais décédée en même temps que mon frère», soupire Teresa Cordopatri dei Capace. Cette baronne calabraise de 73 ans a vu son cadet mourir devant elle, touché par les balles d'un tueur. C'était le 10 juillet 1991. Sa faute: il refusait, comme son père avant lui, de céder des terres que la mafia convoitait - douze hectares de campagne où poussent des oliviers.

Unique survivante, Teresa Cordopatri poursuit seule, depuis quinze ans, le combat de ses pairs. De tribunaux en menaces et attentats, de grèves de la faim en disputes avec les juges, elle n'a jamais cessé de tenir tête à la mafia calabraise, la 'ndrangheta. Et pourtant, elle ne se fait aucune illusion: elle a beau avoir une escorte pour assurer sa sécurité, «ce que la mafia promet, elle le fait».

L'huile de la résistance

La peur, la solitude et la tristesse, Teresa Cordopatri les connaît bien. A Reggio di Calabria, où elle habite, famille et amis l'ont abandonnée. «Même en proposant un salaire double, personne ne voulait venir travailler sur mes terres», raconte-t-elle. Elle a donc cueilli ses olives elle-même, avec l'aide de sa cousine, la seule restée à ses côtés. Désormais toutefois, la septuagénaire trouve du personnel et, cet automne, elle produira ses premières gouttes d'huile.

«La mafia a gagné en me prenant mon frère. Mais, si j'étais partie, elle nous aurait vaincus une deuxième fois», explique la baronne. Son héritage a été dilapidé en frais d'avocats. L'homme qui a tué son frère a été condamné à vingt-cinq ans de prison et son commanditaire à la perpétuité. D'autres ont été acquittés: «C'est ce qui fait le plus mal: lorsque ces personnes sont acquittées et qu'elles retournent dans leur village, elles sont invincibles. Je n'ai jamais crié vengeance et je suis contre la peine de mort. Mais je demande la justice.»

Vieilles armoires, tableaux, lustres, plateaux d'argent, baignoire à pieds et linges en dentelle: la maison dont elle a hérité ferait un décor parfait pour un film. Et Teresa Cordopatri une héroïne sur mesure, elle qui reste assise dans son fauteuil, droite, croisant rarement les jambes. C'est qu'elle est belle, cette baronne tirée à quatre épingles, et lorsqu'elle parle, elle utilise le passé simple. «Je suis née dans une famille libérale», précise-t-elle. Aujourd'hui, elle n'attend plus rien des politiciens, qu'ils soient d'un côté ou de l'autre. Mais annonce tout de même une préférence pour le centre-gauche, parce que «le peu que j'ai obtenu, c'est à ce camp-là que je le dois».

Organisations criminelles invincibles

Son grand regret: la question de la mafia n'est pas abordée dans la campagne électorale actuelle. «C'est terrible, soupire-t-elle. L'absence de l'Etat, durant quarante ans, a rendu les organisations criminelles invincibles.» Aujourd'hui, précise la baronne, le gouvernement est davantage présent. Mais la partie n'est pas gagnée, tant pour le sud de l'Italie, appauvri par la mafia, que pour elle, dont les procès continuent. Mais elle le promet, avec le plus grand sérieux: «Je n'abandonnerai pas, pour rendre la mort de mon frère moins vaine et pour obéir à mon père qui, sur son lit de mort, nous a dit de ne jamais céder.»

«Berlusconi a essayé de délégitimer les juges»

La baronne Cordopatri, Piero Luigi Vigna la connaît bien. «Elle est un exemple de courage», résume-t-il. C'est que cet homme de loi, aujourd'hui à la retraite, a été procureur national antimafia de 1997 à 2005.

La mafia ne fait plus les gros titres. Est-elle moins puissante que par le passé?

Après les assassinats de Falcone et de Borsellino, dans les années nonante (les années 90), les autorités ont réagi par la répression et les criminels ont opté pour la discrétion. Du coup, le phénomène est passé sous silence, mais la mafia continue de se dédier à ses affaires, comme le trafic d'armes, d'êtres humains, de drogues ou de cigarettes, avant de réinvestir cet argent dans des secteurs légaux, la construction par exemple.

Au sud, la mafia reste donc très présente dans le quotidien des habitants?

En Sicile, on estime que 80% des entreprises doivent lui verser une contribution. Comme elle est faible, elles préfèrent céder et répercuter ce coût sur leurs prix. Mais, au final, les organisations mafieuses ont les firmes entre leurs mains (n.d.l.r.: selon une estimation effectuée auprès des entrepreneurs en 2000, la perte du chiffre d'affaires imputable à la criminalité organisée était de 2,7% du PIB. Soit 7,5 milliards d'euros).

Que pensez-vous des attaques de Silvio Berlusconi contre les magistrats?

Au fil des ans, Silvio Berlusconi a essayé de délégitimer les hommes de loi, avec des attaques qui ne peuvent être acceptées. Il pense qu'il y a une trame judiciaire contre lui, que les magistrats se servent de leur pouvoir pour le discréditer. Le malheur, c'est que ses paroles ne sont pas uniquement adressées au ministère public, mais aussi aux juges (n.d.l.r.: le premier représente une partie, l'Etat, alors que les seconds doivent trancher avec impartialité). De plus, et c'est aussi grave, les citoyens ne font désormais plus confiance à la magistrature.

source : 24 heures

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